Relativisme

La coutume, "reine du monde"

« …Tous les hommes sont convaincus de l’excellence de leurs coutumes, en voici une preuve entre bien d’autres : au temps où Darius régnait, il fit un jour venir les Grecs qui se tenaient dans son palais et leur demanda à quel prix ils consentiraient à manger, à sa mort, le corps de leur père : ils répondirent tous qu’ils ne le feraient jamais, à aucun prix. Darius fit ensuite venir les Indiens qu’on appelle Calaties, qui, eux, mangent leurs parents ; devant les Grecs (qui suivaient l’entretien grâce à un interprète), il leur demanda à quel prix ils se résoudraient à brûler sur un bûcher le corps de leur père : les Indiens poussèrent des hauts cris et le prièrent instamment de ne pas tenir de propos sacrilèges. Voilà bien la force de la coutume, et Pindare a raison, à mon avis, de la nommer dans ses vers « la reine du monde ».


HERODOTE, L’enquête, III 38, 3 Traduction A. Barguet pléiade p.235-236. 

iL n'y a de Bien et de Mal que pour des hommes

Dans cette série d'extraits, Spinoza nous montre que les notions de Bien et de Mal ne prennent sens que pour la communauté humaine - au sein de laquelle elles prennent toutefois une valeur absolue. Spinoza prend soin, dans le dernier extrait, de distinguer la loi - comme règle imposée de l'extérieur - de l'éthique - comme reconnaissance raisonnée du bien. 

 

« Pour les autres notions aussi, elles ne sont rien, si ce n'est des modes d'imaginer par lesquels l'imagination est diversement affectée, et cependant les ignorants les considèrent comme les attributs principaux des choses ; parce que, comme nous l'avons dit déjà, ils croient que toutes choses ont été faites en vue d'eux-mêmes et disent que la nature d'une chose est bonne ou mauvaise, saine ou pourrie et corrompue, suivant qu'ils sont affectés par elles. » 
Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, 1ère partie, appendice

« Car si, par exemple, deux individus entièrement de même nature se joignent l'un à l'autre, ils composent un individu deux fois plus puissant que chacun séparément. Rien donc de plus utile à l'homme que l'homme ; les hommes, dis-je, ne peuvent rien souhaiter qui vaille mieux pour la conservation de leur être, que de s'accorder tous en toutes choses de façon que les Ames et les Corps de tous composent en quelque sorte une seule Ame et un seul Corps, de s'efforcer tous ensemble à conserver leur être et de chercher tous ensemble l'utilité commune à tous » .


Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, 4e partie, prop.18, scolie


« J'appelle Moralité le Désir de faire le bien qui tire son origine de ce que nous vivons sous la conduite de la Raison. Quant au Désir qui tient un homme vivant sous la conduite de la Raison, de s'attacher les autres par le lien de l'amitié, je l'appelle Honnêteté ; honnête, ce que louent les hommes vivant sous la conduite de la Raison, vilain au contraire, ce qui s'oppose à l'établissement de l'amitié. Par là j'ai aussi montré quels sont les fondements de la cité. » 


Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, 4e partie, prop.37, scolie 1. 



« Sur le premier point, je réponds que l'Ecriture use constamment d'un langage tout anthropomorphique, convenant au vulgaire auquel elle est destinée ; ce vulgaire est incapable de percevoir les vérités un peu haute. C'est pourquoi, j'en suis persuadé, toutes les règles de vie, dont Dieu a révélé aux Prophètes que l'observation était nécessaire au salut, ont pris la forme de lois, et, pour la même raison, les Prophète ont forgé des paraboles. En premier lieu, en effet, ils ont présenté comme exprimant la volonté d'un Roi et d'un Législateur, les moyens de salut et de perdition révélés par Dieu et dont il était cause ; ils ont appelé loi ces moyens de salut qui ne sont rien que des causes, et les ont transformés en lois ; ils ont donné le caractère de récompense et de châtiment au salut et à la perdition qui ne sont autre chose que les effets découlant nécessairement de ces mêmes causes. Ils ont accomodé leur langage à cette histoire ou parabole plutôt qu'à la vérité et, en beaucoup d'occasions, prêté à Dieu les passions de l'homme, tantôt la colère, tantôt la misericorde, parfois le désir de ce qui n'est pas encore, parfois la jalousie et le soupçon ; ils ont même cru que Dieu pouvait être induit en erreur par le Diable. Les philosophes, en conséquence, et tous ceux qui sont au dessus de la loi, c'est-à-dire pratiquent la vertu par amour pour elle parce qu'elle est ce qu'il y a de meilleur et non parce que la loi l'ordonne, ne doivent pas être choqués par ce langage. » 


Spinoza, Lettre 19, à Guillaume de Blyenbergh, 3 janvier 1665.

Le sentiment, principe de tout jugement éthique

« Proposition 7 

La connaissance du bon et du mauvais n'est rien d'autre que l'affect de la joie ou de la tristesse, en tant que nous en avons consience. 

Démonstration 

Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être (Def. 1 et 2), c'est-à-dire (prop.7, partie III) ce qui accroît ou diminue, seconde ou réduit notre puissance d'agir. En tant donc (Déf. De la joie et de la tristesse, Scolie de la prop.2, partie III) que nous percevons qu'une chose nous affecte de joie ou de tristesse, nous l'appelons bonne ou mauvaise ; et ainsi la connaissance du bon et du mauvais n'est rien d'autre que l'idée de la joie ou de la tristesse, qui suit nécessairement (prop.22, partie II) de l'affect même de la joie ou de la tristesse. Mais cette idée est unie à l'affect de la même manière que l'Ame est unie au corps (prop.21, partie II) ; c'est-à-dire (comme nous l'avons montré dans le scolie de la même proposition) cette idée ne se distingue, en réalité, de l'affect lui-même, ou (Définition générale des affects) de l'idée de l'affection du corps, que par la conception que nous en avons ; donc cette connaissance du bon et du mauvais n'est rien d'autre que l'affect même, en tant que nous en avons conscience. » 

Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, IVe partie, proposition 8

Sensation et réalité, Théétète, 184d


Ce texte a fait l'objet d'un commentaire dans le cadre de l'atelier "Lire Alain" de JM Muglioni, lors de la séance du 27 janvier 2016.

Socrate. – Si donc on te demandait : « Par quoi l’homme voit-il le blanc et le noir ? Par quoi entend-il l’aigu et le grave ? Tu dirais, j’imagine, « par les yeux et par les oreilles ». 
Théétète. – Oui
(c) Socrate. – La facilité dans le maniement des noms et des expressions, le dédain de la précision minutieuse ne sont point, en général, indice d’un manque de race ; c’est plutôt le contraire qui marque l’absence de liberté. Mais la nécessité l’impose en certains cas. Elle l’impose par exemple dans le cas présent, de reprendre ce que ta réponse a d’incorrecte. Réfléchis en effet : quelle réponse est la plus correcte : dire que les yeux sont ce par quoi nous voyons, ou ce au moyen de quoi nous voyons ; et les oreilles ce par quoi nous entendons ou ce au moyen de quoi nous entendons ? 
Théétète. – Ce au moyen de quoi nous éprouvons chaque sensation, penserai-je, Socrate, plutôt que ce par quoi. 
(d) Socrate. – Il serait en effet vraiment étrange [deinon], mon jeune ami, qu’une pluralité de sensations fussent assises en nous comme dans des chevaux de bois et qu’il n’y eût point une forme [idean] unique, qu’on l’appelle âme ou comme on voudra, où toutes ensemble convergent, et par laquelle, au moyen d’elles comme d’instruments, nous éprouvons la sensation de ce que nous sentons. 
Théétète. – Mais je suis de cet avis plutôt que de l’autre. 
Socrate. – Ce que je te veux faire préciser en cela, c’est si c’est par une chose, toujours la même, qu’au moyen des yeux, nous atteignons le blanc et le noir, et au moyen des autres sens, d’autres choses, et (e) si, interrogé, tu serais capable de rapporter tout cela au corps. Peut-être vaut il mieux que la réponse à cela vienne de toi directement plutôt que d’être laborieusement cherchée par moi en ton lieu et place. Dis-moi : ce au moyen de quoi tu sens le chaud, le sec, le léger, le doux, est-ce que tu ne l’attribue pas au corps ? Le rapportes-tu à autre chose ? 
Théétète. – A rien d’autre. 
Socrate. – Accorderais-tu de bon gré que ce que tu sens au moyen d’une faculté t’est imperceptible au moyen d’une autre ? Par exemple ce que tu sens (185a) au moyen de l’ouïe, il est impossible de le sentir au moyen de la vue, ce que tu sens au moyen de la vue il est impossible de le sentir au moyen de l’ouïe ? 
Théétète. – Comment pourrais-je m’y refuser ? 
Socrate. – Si donc tu conçois quelque chose de relatif aux deux facultés à la fois, ce que tu sentiras de relatif aux deux ne sera senti ni au moyen de l’un de ces organes, ni au moyen de l’autre ? 
Théétète. – Certainement non. 
Socrate. – Ainsi, relativement au son et à la couleur, ce premier [caractère] commun est-il saisi par ta pensée que tous les deux sont ? 
Théétète. – Oui, certes. 
Socrate. – Et donc aussi que chacun d’eux est différent de l’autre et identique à soi-même ? 
(b) Théétète. – Comment donc ! 
Socrate. – Qu’ensemble ils sont deux et que chacun est un ? 
Théétète. – Oui encore. 
Socrate. – Et leur dissemblance et ressemblance mutuelles, es-tu capable d’en faire l’examen ? 
Théétète. – Peut-être. 
Socrate. – Tout cela, donc, au moyen de quoi, à leur sujet, t’en vient la pensée ? Ni au moyen de l’ouïe, en effet, ni au moyen de la vue ne peut être saisi ce qu’ils ont de commun. Voici encore qui témoigne de ce que nous disons. S’il était possible de déterminer pour tous les deux s’ils sont salés ou non, tu sais pouvoir dire par quoi tu le détermines, et ce n’est apparemment ni la vue ni l’ouïe mais autre chose. 
Théétète. – Naturellement. N’est-ce pas la faculté qui s’exerce au moyen de la langue ? 
(c) Socrate. – Bonne réponse. Mais au moyen de quoi s’exerce la faculté qui te révélera ce qui est commun à tous ces sensibles comme à tout le reste, et que tu désignes par « est » ou « n’est pas », et par tous les autres termes énumérés, à leur sujet, dans nos dernières questions ? A tous ces [termes] communs, quels organes affecteras-tu au moyen desquels ce qui en nous éprouve des sensations sent chacun d’eux ? 
Théétète. – Tu veux parler de l’être et du non-être, de la ressemblance et de la dissemblance, de l’identité et de la différence, de l’unité enfin, et de tout autre nombre concevable à leur sujet. Evidemment (d) ta question vise aussi le pair, l’impair, et autres [termes ou notins] qui s’ensuivent, et, pour tout cela, tu demandes au moyen de quel organe corporel nous en avons par l’âme la sensation. 
Socrate. – Tu suis merveilleusement, Théétète, c’est tout à fait cela que je demande. 
Théétète. – Mais par Zeus, Socrate, je ne saurais trouver de réponse, sinon qu’à mon avis la première chose à dire (archèn) est que ces choses-là n’ont point d’organe propre comme pour les sensations, mais c’est l’âme qui, elle-même et au moyen d’elle-même, m’apparaît faire en toutes ces choses l’examen des [éléments] communs. 
(e) Socrate. – Tu es beau Théétète, et non pas laid, comme le disait Théodore. Car qui parle bien est beau et bon. Tu es non seulement beau, mais bienfaisant pour moi par l’abondance d’arguments dont tu me fais quitte, s’il t’apparaît vraiment que certaines choses, l’âme les examine elle-même et au moyen d’elle-même, et les autres au moyen de facultés du corps. C’était là en effet mon avis, et je voulais que tu l’eusses toi-même. 
(186 a) Théétète. – Mais c’est bien ainsi que la chose, au moins m’apparaît. 

Trad. A. Diès revue (JMM).

La loi n'est point coutume, mais vérité raisonnable

Le lecteur trouvera ici une analyses de Condorcet sur la nature de la loi civile. Récusant les thèses de Montesquieu, il y distingue radicalement l'objet de la législation des traditions et coutumes propres à chaque culture. Le Droit public n'est en effet pas pour Condorcet l'expression des moeurs, mais bien ce qui permet de les juger à l'aune de la raison et de la liberté.

Comme la vérité, la raison, la justice, les droits des hommes sont les mêmes partout, on ne voit pas pourquoi toutes les provinces d’un Etat, ou même tous les Etats n’auraient pas les mêmes lois criminelles, les mêmes lois civiles, les mêmes lois de commerce, etc. Une bonne loi doit être bonne pour tous les hommes, comme une proposition vraie est vraie pour tous. Les lois qui paraissent devoir être différentes suivant les différents pays ou statuent sur des objets qu’il ne faut pas régler par des lois, comme sont la plupart des règlements de commerce, ou bien sont fondées sur des préjugés, des habitudes qu’il faut déraciner ; et un des meilleurs moyens de les déraciner est de cesser de les soutenir par des lois. (…)

Lorsque les citoyens suivent les lois, qu’importe qu’ils suivent les mêmes ? Il importe qu’ils suivent de bonnes lois ; et comme il est difficile que deux lois différentes soient également justes, également utiles, il importe encore qu’ils suivent la même, par la raison que c’est un moyen de plus d’établir l’égalité entre les hommes. Quel rapport le cérémonial tartare ou chinois peut-il avoir avec des lois ? Cet article semble annoncer que Montesquieu regardait la législation comme un jeu, où il est indifférentde suivre telle ou telle règle, pourvu qu’on suive la règle établie, quelle qu’elle puisse être. Mais cela n’est pas vrai, même des jeux. Leurs règles, qui paraissent arbitraires, sont fondées presque toutes sur des raisons que les joueurs sentent vaguement, et dont les mathématiciens, accoutumés au calcul des probabilités, sauraient rendre compte.

 

CONDORCET, Observation sur le XXIXème livre de l’Esprit des lois (1780)