Ethique

Désir et Liberté

Une série de textes sur la question du désir et de la liberté. Deux conceptions s'opposent : d'une part une conception antique, qui fait de l'acceptation ou du refus des désirs l'objet d'un choix ; d'autre part la conception spinoziste, qui récuse la notion de choix et fait de la liberté l'affirmation d'une essence. 

Proposition 6 : Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. (...)

Proposition 7 : l'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être n'est rien en dehors de l'essence actuelle de cette chose. (...) 

Proposition 9, scolie :

Cet effort, quand il se rapporte à l'Ame seule, est appelé Volonté ; mais, quand il se rapporte à la fois à l'Ame et au Corps, est appelé Appétit ; l'appétit n'est par là rien d'autre que l'essence même de l'homme, de la nature de laquelle suit nécessairement ce qui sert à sa conservation ; et l'homme est ainsi déterminé à le faire. De plus, il n'y a nulle différence entre l'Appétit et le Désir, sinon que le Désir se rapport généralement aux hommes en tant qu'ils ont conscience de leurs appétits, et peut, pour cette raison, se définir ainsi : le Désir est l'Appétit avec conscience de lui-même. Il est donc établi par tout cela que nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n'appétons ni ne désirons aucune chose, parce que nous la jugeons bonne ; mais, au contraire, nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons. 

Spinoza, Ethique, IIIe partie, trad. Appuhn


« Cette chose est dite libre qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir ; cette chose est dite nécessaire ou plutôt contrainte qui est déterminée par une autre à exister et à produire quelque effet dans une condition certaine et déterminée. » 

Spinoza, Ethique, Ière partie, définition 7, trad. Appuhn


« L'expérience l'a montré surabondamment, rien n'est moins au pouvoir des hommes que de tenir leur langue, et il n'est rien qu'ils puissent moins faire que de gouverner leurs appétits ; et c'est pourquoi la plupart croient que notre liberté d'action existe seulement à l'égard des choses où nous tendons légèrement, parce que l'appétit peut en être aisément contraint par le souvenir de quelque autre chose fréquemment rappelée ; tandis que nous ne sommes pas du tout libres quand il s'agit de choses auxquelles nous tendons avec une affection vive que le souvenir d'une autre chose ne peut apaiser. S'ils ne savaient d'expérience cependant que maintes fois nous regrettons des actions et que souvent, quand nous sommes dominés par des affections contraires, nous voyons le meilleur et faisons le pire, rien ne les emècherait de croire que toutes nos actions sont libres. C'est ainsi qu'un petit enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon en colère vouloir la vengeance, un peureux la fuite. Un homme en état d'ébriété aussi croit dire par un libre décret de l'Ame ce que, sorti de cet état, il voudrait avoir tu ; de même le délirant, la bavarde, l'enfant et un très grand nombre d'individus de même farine croient parler par un libre décret de l'Ame, alors cependant qu'ils ne peuvent contenir l'impulsion qu'ils ont à parler ; l'expérience donc fait voir aussi clairement que la Raison que les hommes se croient libres pour cette seule cause qu'ils sont conscients de leur action et ignorants des causes par où ils sont déterminés. » 


Spinoza, Ethique, IIème partie, Proposition 2, scolie 

iL n'y a de Bien et de Mal que pour des hommes

Dans cette série d'extraits, Spinoza nous montre que les notions de Bien et de Mal ne prennent sens que pour la communauté humaine - au sein de laquelle elles prennent toutefois une valeur absolue. Spinoza prend soin, dans le dernier extrait, de distinguer la loi - comme règle imposée de l'extérieur - de l'éthique - comme reconnaissance raisonnée du bien. 

 

« Pour les autres notions aussi, elles ne sont rien, si ce n'est des modes d'imaginer par lesquels l'imagination est diversement affectée, et cependant les ignorants les considèrent comme les attributs principaux des choses ; parce que, comme nous l'avons dit déjà, ils croient que toutes choses ont été faites en vue d'eux-mêmes et disent que la nature d'une chose est bonne ou mauvaise, saine ou pourrie et corrompue, suivant qu'ils sont affectés par elles. » 
Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, 1ère partie, appendice

« Car si, par exemple, deux individus entièrement de même nature se joignent l'un à l'autre, ils composent un individu deux fois plus puissant que chacun séparément. Rien donc de plus utile à l'homme que l'homme ; les hommes, dis-je, ne peuvent rien souhaiter qui vaille mieux pour la conservation de leur être, que de s'accorder tous en toutes choses de façon que les Ames et les Corps de tous composent en quelque sorte une seule Ame et un seul Corps, de s'efforcer tous ensemble à conserver leur être et de chercher tous ensemble l'utilité commune à tous » .


Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, 4e partie, prop.18, scolie


« J'appelle Moralité le Désir de faire le bien qui tire son origine de ce que nous vivons sous la conduite de la Raison. Quant au Désir qui tient un homme vivant sous la conduite de la Raison, de s'attacher les autres par le lien de l'amitié, je l'appelle Honnêteté ; honnête, ce que louent les hommes vivant sous la conduite de la Raison, vilain au contraire, ce qui s'oppose à l'établissement de l'amitié. Par là j'ai aussi montré quels sont les fondements de la cité. » 


Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, 4e partie, prop.37, scolie 1. 



« Sur le premier point, je réponds que l'Ecriture use constamment d'un langage tout anthropomorphique, convenant au vulgaire auquel elle est destinée ; ce vulgaire est incapable de percevoir les vérités un peu haute. C'est pourquoi, j'en suis persuadé, toutes les règles de vie, dont Dieu a révélé aux Prophètes que l'observation était nécessaire au salut, ont pris la forme de lois, et, pour la même raison, les Prophète ont forgé des paraboles. En premier lieu, en effet, ils ont présenté comme exprimant la volonté d'un Roi et d'un Législateur, les moyens de salut et de perdition révélés par Dieu et dont il était cause ; ils ont appelé loi ces moyens de salut qui ne sont rien que des causes, et les ont transformés en lois ; ils ont donné le caractère de récompense et de châtiment au salut et à la perdition qui ne sont autre chose que les effets découlant nécessairement de ces mêmes causes. Ils ont accomodé leur langage à cette histoire ou parabole plutôt qu'à la vérité et, en beaucoup d'occasions, prêté à Dieu les passions de l'homme, tantôt la colère, tantôt la misericorde, parfois le désir de ce qui n'est pas encore, parfois la jalousie et le soupçon ; ils ont même cru que Dieu pouvait être induit en erreur par le Diable. Les philosophes, en conséquence, et tous ceux qui sont au dessus de la loi, c'est-à-dire pratiquent la vertu par amour pour elle parce qu'elle est ce qu'il y a de meilleur et non parce que la loi l'ordonne, ne doivent pas être choqués par ce langage. » 


Spinoza, Lettre 19, à Guillaume de Blyenbergh, 3 janvier 1665.

Le sentiment, principe de tout jugement éthique

« Proposition 7 

La connaissance du bon et du mauvais n'est rien d'autre que l'affect de la joie ou de la tristesse, en tant que nous en avons consience. 

Démonstration 

Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être (Def. 1 et 2), c'est-à-dire (prop.7, partie III) ce qui accroît ou diminue, seconde ou réduit notre puissance d'agir. En tant donc (Déf. De la joie et de la tristesse, Scolie de la prop.2, partie III) que nous percevons qu'une chose nous affecte de joie ou de tristesse, nous l'appelons bonne ou mauvaise ; et ainsi la connaissance du bon et du mauvais n'est rien d'autre que l'idée de la joie ou de la tristesse, qui suit nécessairement (prop.22, partie II) de l'affect même de la joie ou de la tristesse. Mais cette idée est unie à l'affect de la même manière que l'Ame est unie au corps (prop.21, partie II) ; c'est-à-dire (comme nous l'avons montré dans le scolie de la même proposition) cette idée ne se distingue, en réalité, de l'affect lui-même, ou (Définition générale des affects) de l'idée de l'affection du corps, que par la conception que nous en avons ; donc cette connaissance du bon et du mauvais n'est rien d'autre que l'affect même, en tant que nous en avons conscience. » 

Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, IVe partie, proposition 8

La servitude humaine

« Si les hommes étaient capables de gouverner toute la conduite de leur vie par un dessein réglé, si la fortune leur était toujours favorable, leur âme serait libre de toute superstition. Mais comme ils sont souvent placés dans un si fâcheux état qu’ils ne peuvent prendre aucune résolution raisonnable, comme ils flottent presque toujours misérablement entre l’espérance et la crainte, pour des biens incertains qu’ils ne savent pas désirer avec mesure, leur esprit s’ouvre alors à la plus extrême crédulité ; il chancelle dans l’incertitude ; la moindre impulsion le jette en mille sens divers, et les agitations de l’espérance et de la crainte ajoutent encore à son inconstance. (..) Ce sont là des faits que personne n’ignore, je suppose, bien que la plupart des hommes, à mon avis, vivent dans l’ignorance d’eux-mêmes (...). 


« Qu’il leur arrive en effet, tandis qu’ils sont en proie à la crainte, quelque chose qui leur rappelle un bien ou un mal passés, ils en augurent aussitôt que l’avenir leur sera propice ou funeste ; et cent fois trompés par l’événement, ils n’en croient pas moins pour cela aux bons et aux mauvais présages. Sont-ils témoins de quelque phénomène extraordinaire et qui les frappe d’admiration, à leurs yeux c’est un prodige qui annonce le courroux des dieux, de l’Être suprême ; et ne pas fléchir sa colère par des prières et des sacrifices, c’est une impiété pour ces hommes que la superstition conduit et qui ne connaissent pas la religion. Ils veulent que la nature entière soit complice de leur délire, et, féconds en fictions ridicules, ils l’interprètent de mille façons merveilleuses. (...) La véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte. (...) 


« De l’explication que je viens de donner de la cause de la superstition, il résulte que tous les hommes y sont naturellement sujets (quoi qu’en disent ceux qui n’y voient qu’une marque de l’idée confuse qu’ont tous les hommes de la Divinité). (...) Car ainsi que nous l’avons déjà fait voir, et suivant l’excellente remarque de Quinte-Curce (liv. VI, ch. 18) ; " Il n’y a pas de moyen plus efficace que la superstition pour gouverner la multitude. " Et voilà ce qui porte si aisément le peuple, sous une apparence de religion, tantôt à adorer ses rois comme des dieux, tantôt à les détester comme le fléau du genre humain. Pour obvier à ce mal, on a pris grand soin d’entourer la religion, vraie ou fausse, d’un grand appareil et d’un culte pompeux, pour lui donner une constante gravité et imprimer à tous un profond respect ; ce qui, pour le dire en passant, a parfaitement réussi chez les Turcs où la discussion est un sacrilège et où l’esprit de chacun est rempli de tant de préjugés que la saine raison n’y a plus de place et le doute même n’y peut entrer. 


« Mais si le grand secret du régime monarchique et son intérêt principal, c’est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la crainte où il faut les tenir asservis, de telle façon qu’ils croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de donner leur sang et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme, comment concevoir rien de semblable dans un État libre, et quelle plus déplorable entreprise que d’y répandre de telles idées, puisque rien n’est plus contraire à la liberté générale que d’entraver par des préjugés ou de quelque façon que ce soit le libre exercice de la raison de chacun. (...) 


« Je me suis souvent étonné de voir des hommes qui professent la religion chrétienne, religion d’amour, de bonheur, de paix, de continence, de bonne foi, se combattre les uns les autres avec une telle violence et se poursuivre d’une haine si farouche, que c’est bien plutôt par ces traits qu’on distingue leur religion que par les caractères que je disais tout à l’heure. (...) En cherchant la cause de ce mal, j’ai trouvé qu’il vient surtout de ce qu’on met les fonctions du sacerdoce, les dignités, les devoirs de l’Église au rang des avantages matériels, et que le peuple s’imagine que toute la religion est dans les honneurs qu’il rend à ses ministres. (...) Il ne faut point s’étonner, après cela, qu’il ne soit resté de l’ancienne religion que le culte extérieur (qui en vérité est moins un hommage à Dieu qu’une adulation), et que la foi ne soit plus aujourd’hui que préjugés et crédulités. Et quels préjugés, grand Dieu ? des préjugés qui changent les hommes d’êtres raisonnables en brutes, en leur ôtant le libre usage de leur jugement, le discernement du vrai et du faux, et qui semblent avoir été forgés tout exprès pour éteindre, pour étouffer le flambeau de la raison humaine. La piété, la religion, sont devenues un amas d’absurdes mystères, et il se trouve que ceux qui méprisent le plus la raison, qui rejettent, qui repoussent l’entendement humain comme corrompu dans sa nature, sont justement, chose prodigieuse, ceux qu’on croit éclairés de la lumière divine. » 


Spinoza, Traité théologico-politique, Préface, trad. Emile Saisset (1842) 


« J'appelle Servitude l'impuissance de l'homme à gouverner et à réduire ses affects ; soumis aux affects, en effet, l'homme ne relève pas de lui-même, mais de la fortune, dont le pouvoir est tel sur lui que souvent il est contraint, voyant le meilleur, de faire le pire. Je me suis proposé, dans cette partie, d'expliquer cet état par sa cause et de montrer, en outre, ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les affects. » 

Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, IVe partie, Préface. 

« Par vertu et puissance j'entends la même chose ; c'est-à-dire (prop.7 partie III) la vertu, en tant qu'elle se rapporte à l'homme, est l'essence même ou la nature de l'homme en tant qu'il a le pouvoir de faire certaines choses pouvant se connaître par les seules lois de sa nature » 

Op. cit., IVe partie, définition 7.

Quels sont les critères du bien et du mal ? Du bon et du mauvais ?

Dans cet extrait, Spinoza tient un propos apparemment paradoxal : d'un côté, il n'existe rien de bon ni de mauvais dans la nature, et en soi. Bon et mauvais n'indiquent que notre rapport aux choses... D'un autre côté, il est nécessaire de poser des normes de conduite valables pour tout homme, dans la mesure où l'on cherche à établir une éthique. 

« Quant au bon et au mauvais, ils n'indiquent également rien de positif dans les choses, considérées du moins en elles-mêmes, et ne sont rien d'autre que des modes de penser ou des notions que nous formons parce que nous comparons les choses entre elles. Une seule et même chose peut être dans le même temps bonne ou mauvaise et aussi indifférente. Par exemple la musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l'affligé ; pour le sourd elle n'est ni bonne ni mauvaise. Bien qu'il en soit ainsi, cependant il nous faut conserver ces vocables. Désirant en effet former une idée de l'homme qui soit comme un modèle de la nature humaine placé devant nos yeux, il nous sera utile de conserver ces vocables dans le sens que j'ai dit. J'entendrai donc par bon dans ce qui va suivre, ce que nous avons dit avec certitude qui est un moyen de nous rapprocher de plus en plus du modèle de la nature humaine que nous proposons. Par mauvais, au contraire, ce que nous savons avec certitude qui nous empêche de reproduire ce modèle. Nous dirons, en outre, les hommes plus ou moins parfaits, suivant qu'ils se rapporcheront plus ou moins de ce même modèle. Il faut l'observer avant tout en effet, si je dis que quelqu'un passe d'une moindre à plus grande perfection, ou inversement, je n'entends point par là que d'une essence ou forme il se mue en une autre. Un cheval, par exemple, est détruit aussi bien s'il se mue en homme que s'il se mue en insecte ; c'est sa puissance d'agir, en tant qu'elle est ce qu'on entend par sa nature, que nous concevons comme accrue ou diminuée. » 

Spinoza, Ethique, trad. Appuhn (revue), GF-Flammarion, IVe partie, Préface

Savons-nous réellement juger de la valeur de la vie? Ethique à Eudème, I-5, [1215 b15-1216 a10]

La préoccupation éthique est à la fois la plus essentielle et la moins naturellement cultivée. Aristote approfondit ici ce paradoxe au coeur de toute investigation éthique.


Il y a beaucoup de choses dont il n’est pas facile de bien juger, mais c’est surtout le cas de ce qui semble à tous être le plus facile et être connu de tout homme : qu’y a-t-il dans la vie qui soit souhaitable et qui soit capable, si nous l’obtenons, de combler notre [faculté de] désir ? Il y a en effet beaucoup d’événements de nature à nous faire rejeter la vie, par exemple les maladies, les souffrances excessives, les mauvais jours, si bien que de toute évidence, au commencement [de notre vie], si l’on nous donnait le choix, il serait préférable, à ne regarder que ces maux, de ne pas naître. De plus, qu’est-ce que la vie que nous vivons enfants ? Personne, donc, ayant son bon sens, ne supporterait d’y retourner. En outre, bien des actes qui ne comportent ni plaisir ni peine, et bien d’autres qui comportent un plaisir, mais un plaisir sans beauté, sont tels qu’il est préférable de ne pas être plutôt que de vivre. Bref, si l’on rassemblait en un seul tout toutes ces choses que font ou que subissent tous les hommes, sans les faire de leur plein gré ni pour elles-mêmes ; et si l’on ajoutait une durée de temps infinie : nul ne choisirait davantage pour cela de vivre plutôt que de ne pas vivre. Et assurément, pour le seul plaisir de manger, ni pour le seul plaisir des jouissances sexuelles, les autres plaisirs mis à part, ceux que procure aux hommes [l’acte de] connaître, de voir, et les autres sens, il ne se trouvera pas pour cela un seul homme qui préfère la vie [au non être], à moins que ce ne soit un véritable esclave ; car il est évident que pour qui ferait un tel choix, il n’y aurait aucune différence entre être né bête ou homme. En tout cas, le bœuf d’Egypte, que l’on vénère sous le nom d’Apis, est plus riche de tout cela que bien des monarques. De même, on ne saurait préférer la vie au non-être pour le plaisir de dormir : quelle différence y a-t-il en effet entre dormir un sommeil ininterrompu, du premier jour jusqu’au dernier, pendant mille ans ou aussi longtemps qu’on voudra, et vivre une vie de plante ? C’est bien à une telle vie que semblent avoir part les plantes, comme aussi les petits enfants : car ceux-ci, depuis leur conception et durant leur formation dans le sein maternel, passent tout leur temps à dormir. Ainsi tout cela rend manifeste qu’échappe à l’examen ce qu’est le bonheur et ce qu’est le bien qu’on peut trouver dans la vie.

Note

La présente traduction est refaite à partir de celles de Gauthier et Jolif dans leur commentaire de l’Ethique à Nicomaque, II p. 35-36, en conclusion du commentaire de EN I, 3, et de Décarie, Vrin p.58. (Note de Jean-Michel Muglioni)

Questions de principes, Ethique à Nicomaque I.2

L'idée commune est que les faits parlent d'eux-même, ou si l'on veut qu'une connaissance quelconque peut se passer de principes du moment qu'une expérience vienne étayer un jugement. Or comment, sans principes et règles pour l'intelligence, peut-on comprendre un raisonnement ou même seulement pouvoir écouter un cours? Avoir des principes n'est pas nécessaire que dans l'action. Ce court extrait témoigne ainsi du lien nécessaire que la méthode entretient avec la morale. 
 

N’oublions pas la différence qu’il y a entre les raisonnements qui partent des principes et ceux qui remontent aux principes. En effet, c’est à juste titre que Platon se posait la question, et qu’il recherchait si la marche à suivre est de partir des principes ou de remonter aux principes, [1095b] tout comme dans le stade les coureurs vont des atholthètes à la borne, ou inversement. Il faut, en effet, partir des choses connues ; et une chose est dite connue en deux sens, soit pour nous, soit d’une manière absolue. Sans doute devons-nous partir des choses qui sont connues pour nous. Voilà pourquoi il faut avoir été élevé dans des mœurs honnêtes, quand on se dispose à écouter avec profit un enseignement portant sur l’honnête, le juste et, d’une façon générale, sur tout ce qui a trait à la politique (car ici le point de départ est le fait, et si le fait était suffisamment clair, nous serions dispensés de connaître en sus le pourquoi) Or, l’auditeur tel que nous le caractérisons, ou bien est déjà en possession des principes, ou bien est capable de les recevoir facilement. Quant à celui qui ne les possède d’aucune de ces deux façons, qu’on le renvoie aux paroles d’Hésiode : 

Celui-là est absolument parfait qui de lui-même réfléchit sur toutes choses. 
Est sensé encore celui qui se rend aux bons conseils qu’on lui donne. 
Quant à celui qui ne sait ni réfléchir par lui-même, ni, en écoulant les leçons d’autrui, 
Les accueillir dans son cœur, celui-là en revanche est un homme bon à rien
.

Note

Le texte est pris dans la traduction de la soeur Pascale-Dominique NAU

Proportionner la science à son objet, Ethique à Nicomaque I. 7 [1095ab]

Ce n'est qu'en apparence que l'arpenteur et le géomètre parle des mêmes choses : lignes et surfaces. Si l'un n'y voit qu'un problème de cadastre à déterminer selon la justice humaine, le second y cherche une contemplation pure, et enfin la vérité qui ne s'ouvre qu'à l'esprit contemplatif. peut-être le tout de la science consisterait-il alors à apprendre à proportionner notre connaissance à l'objet, suivant la tâche présente. En quoi encore l'ordre des savoirs supposerait toute une politique et une hiérarchie des arts. 
 

Voilà donc le bien décrit dans ses grandes lignes (car nous devons sans doute commencer par une simple ébauche, et ce n’est qu’ensuite que nous mettrons les détails). On peut penser que n’importe qui est capable de poursuivre et d’achever dans le détail ce qui a déjà été esquissé avec soin ; et, en ce genre de travail, le temps est un facteur de découverte, ou du moins un auxiliaire précieux : cela même est devenu pour les arts une source de progrès, puisque tout homme peut ajouter à ce qui a été laissé incomplet. Mais nous devons aussi nous souvenir de ce que nous avons dit auparavant et ne pas chercher une égale précision en toutes choses, mais au contraire, en chaque cas particulier tendre à la précision que comporte la matière traitée, et seulement dans une mesure appropriée à notre investigation. En effet, un charpentier et un géomètre font bien porter leur recherche l’un et l’autre sur l’angle droit, mais c’est de façon différente. Le premier veut seulement un angle qui lui serve pour son travail, tandis que le second cherche l’essence de l’angle droit ou ses propriétés, car le géomètre est un contemplateur de la vérité. C’est de la même façon, dès lors, qu’il nous faut procéder pour tout le reste, afin d’éviter que dans nos travaux les à-côtés ne l’emportent sur le principal. [1098b] On ne doit pas non plus exiger la cause en toutes choses sans distinction : dans certains cas, il suffit que le fait soit clairement dégagé, comme par exemple en ce qui concerne les principes : le fait vient en premier, c’est un point de départ. Puis, parmi les principes, les uns sont appréhendés par l’induction, d’autres par la sensation, et d’autres encore par une sorte d’habitude, les différents principes étant ainsi connus de différentes façons ; et nous devons essayer d’aller à la recherche de chacun d’eux d’une manière appropriée à sa nature, et avoir soin de les déterminer avec précision, car ils sont d’un grand poids pour ce qui vient à leur suite. On admet généralement, en effet, que le commencement est plus que la moitié du tout et qu’il permet d’élucider nombre de questions parmi celles que nous nous posons.

Note

Le texte est pris dans la traduction de la soeur Pascale-Dominique NAU

Qu'est-ce que le bonheur? Ethique à Nicomaque I.6 [1098a]

Cet extrait, que nous donnons toujours dans la traduction de soeur Pascale Nau, nous permettra de comprendre ce qu'Aristote entend par vie heureuse, et pourquoi celle-ci consiste précise à vivre selon la "vertu".


Mais l’identification du bonheur et du Bien Suprême apparaît sans doute comme une chose sur laquelle tout le monde est d’accord ; ce qu’on désire encore, c’est que nous disions plus clairement quelle est la nature du bonheur. On y arriverait peut-être, si on déterminait la fonction de l’homme. 


De même, en effet, que dans le cas d’un joueur de flûte, d’un statuaire, ou d’un artiste quelconque, et en général pour tous ceux qui ont une fonction ou une activité déterminée, c’est dans la fonction que réside, selon l’opinion commune, le bien, le « réussi », on peut penser qu’il en est ainsi pour l’homme, s’il est vrai qu’il y ait une certaine fonction spéciale à l’homme. Serait-il possible qu’un charpentier ou un cordonnier aient une fonction et une activité à exercer, mais que l’homme n’en ait aucune et que la nature l’ait dispensé de toute œuvre à accomplir ? Ou bien encore, de même qu’un oeil, une main, un pied et, d’une manière générale, chaque partie d’un corps, a manifestement une certaine fonction à remplir, ne doit-on pas admettre que l’homme a, lui aussi, en dehors de toutes ces activités particulières, une fonction déterminée ? Mais alors en quoi peut-elle consister ? Le simple fait de vivre est, de toute évidence, une chose que l’homme partage en commun même avec les végétaux ; or ce que nous recherchons, c’est ce qui est propre à l’homme. [1098a] Nous devons donc laisser de côté la vie de nutrition et la vie de croissance. Ensuite viendrait la vie sensitive ; mais celle-là encore apparaît commune avec le cheval, le bœuf et tous les animaux. Il reste enfin une certaine vie pratique de la partie rationnelle de l’âme − partie qui peut être envisagée, d’une part, au sens où elle est soumise à la raison, et, d’autre part, au sens où elle possède la raison et l’exercice de la pensée

L’expression vie rationnelle étant ainsi prise en un double sens, nous devons établir qu’il s’agit ici de la vie selon le point de vue de l’exercice, car c’est cette vie-là qui parait bien donner au terme son sens le plus plein. Or, s’il y a une fonction de l’homme consistant dans une activité de l’âme conforme à la raison, ou qui n’existe pas sans la raison, et si nous disons que cette fonction est génériquement la même chez un individu quelconque et chez un individu de mérite (ainsi, chez un cithariste et chez un bon cithariste, et ceci est vrai, d’une manière absolue, dans tous les cas), l’excellence due au mérite s’ajoutant à la fonction (car la fonction du cithariste est de jouer de la cithare, et celle du bon cithariste d’en bien jouer), si cela est vrai ; maintenant, si nous supposons que la fonction de l’homme consiste dans un certain genre de vie − c’est-à-dire dans une activité de l’âme et dans des actions accompagnées de raison −, si la fonction d’un homme vertueux est d’accomplir cette tâche, et de l’accomplir bien et avec succès, chaque chose au surplus étant bien accomplie quand elle l’est selon l’excellence qui lui est propre, dans ces conditions, c’est donc que le bien pour l’homme consiste en une activité de l’âme en accord avec la vertu et, au cas de pluralité de vertus, en accord avec la plus excellente et la plus parfaite d’entre elles. Mais il faut ajouter « et cela dans une vie accomplie jusqu’à son terme », car une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour : et, pareillement, la félicité et le bonheur ne sont pas davantage l’œuvre d’une seule journée, ni d’un bref espace de temps.

Note

Le texte est pris dans la traduction de la soeur Pascale-Dominique NAU