Intelligence et politique

Billet n°2 – 28 mars 1958. Version pdf.

La politique ne vaut pas une heure de peine : c’est l’opinion, je veux dire le pressentiment, de la plupart. Et il est vrai que la politique n’est pas un spectacle qui réjouit, quand on le contemple du dehors. Lorsqu’on a soi-même été mêlé à la vie des partis à l’heure des grandes espérances, on découvre que des anciens compagnons les médiocres seuls ou presque sont restés dans l’arène. Les autres avaient un métier ou une vie privée qu’ils ont préféré dès qu’ils ont dû choisir. Les réunions ou les assemblées offrent un dernier refuge à celui qui ne peut pas supporter la discipline du travail ou qui a échoué dans ses entreprises personnelles. Une psychanalyse de l’homme politique montrerait que l’ambition ou plutôt l’arrivisme est la recherche d’une compensation aux échecs de la vie, et je crois volontiers qu’il y a du malheur dans beaucoup d’âmes militantes.

On comprendrait par là la solitude des assemblées et des bureaux qui ne veulent rien devoir à ceux qui sont restés au travail et à l’étude. D’où vient que la haine de l’intelligence qui caractérisait naguère les partis de droite s’est étendue jusqu’à la gauche. Et l’incroyable sottise de notre politique n’a pas d’autre cause. L’intelligence découragée déserte la tribune, le journal, le syndicat, le parti ; elle abandonne la chose publique aux moins doués, à ceux qui comptent sur la lassitude des citoyens pour s’approprier la république. Car ils n’ont d’autre espérance qu’une place encore chaude dans l’écurie de César.

D’autres époques furent mieux secourues que la nôtre, où il n’était pas nécessaire de choisir entre la politique et l’intelligence. Cette alternative dramatique promet des lendemains obscurs si les citoyens se laissent émouvoir longtemps encore par les jeux du cirque. Platon annonce le passage de la démocratie déréglée, gouvernement des médiocres, à la tyrannie, régime de terreur. Car pour gouverner les sots, il ne faut pas moins que la peur et le crime. Nous ne sommes pas loin du compte si l’intelligence tarde encore à remplir son devoir politique qui est de réapprendre aux hommes le goût de la vérité et le sens de l’indignation.

L'esprit confus

Billet n°4 – 9 mai 1958. Version pdf.

Au XIXe siècle, l’Europe était presque toute la civilisation. Mais l’Europe minuscule devait affronter des continents colosses qui ont tout appris d’elle, et d’abord le goût de la liberté. Maintenant que les forces politiques sont devenues proportionnelles aux masses géographiques, selon le mot de Valéry, il ne nous reste plus qu’à admettre l’existence de ces nations tardives, mais d’autant plus impatientes de se forger un destin. Il faut donc convenir que la colonisation qui fut l’effet d’un progrès (l’expansion politique et technique de l’Europe) a été de même la cause d’un progrès (l’éveil de tous les peuples et leur avènement dans l’histoire). Les Européens qui n’acceptent pas cette évolution n’ont pas compris le sens de leur propre civilisation et la nient jusqu’à l’absurde au moment même où ils prétendent maintenir sa suprématie. Ils prennent pour une humiliation ce qui fut peut-être la plus grande victoire de l’Europe : car elle a délivré de la préhistoire des peuples qu’on pouvait croire sans elle voués à une éternelle nuit. Et cette méprise imprime un caractère inutilement tragique à l’évolution nécessaire.

Mais cet aveuglement n’est pas la seule cause des déchirements dont nous souffrons. Pourquoi faut-il que la civilisation elle-même soit mise en question ? Dans son testament politique, Paul Rivet nous dit l’angoisse qu’il éprouva lorsqu’il entendit réciter un soir, à Haïti, un poème de Césaire injuriant l’Europe qui « nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilence », exaltant « ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole », « ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité », « ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel... »

Faut-il donc répudier la civilisation pour éviter que les peuples jeunes aient honte de leur passé ? Mais pourquoi rougiraient-ils ? Il ne s’agit plus ici de colonialisme. Au contraire, on s’étonne que chez nous les partisans du progrès adoptent cette démagogie stupide sous prétexte de prouver leur libéralisme ou leur sens de l’histoire. Suffit-il que le fanatisme et l’intolérance se dressent contre la culture européenne pour apparaître aussitôt comme des signes irréfutables de progrès ? L’esprit confus, la passion réactionnaire n’aveuglent pas seulement ceux qui pensent mourir de l’indépendance des autres, mais encore plus les novices du progrès et de la liberté. Car ceux-ci sont prêts à sacrifier le sens d’une liberté qu’il a fallu des siècles d’histoire pour découvrir. La collusion imbécile des deux partis retarde dangereusement l’heure de la paix et de l’amitié.

La prudence

Billet n°5 – 30 mai 1958. Version pdf.

L’esprit prudent ne pense pas. Craignant d’être démenti demain, hanté par les possibles, il suppute les chances et se rallie, le jour venu, au plus fort. Il vole au secours de la victoire. L’avenir incertain le décourage de choisir et il se sent étrangement divisé. Il veut avoir raison d’après l’événement, car il doute de lui-même et redoute par-dessus tout d’être condamné à la solitude. Voilà pourquoi il s’efforce de prévoir et de régler son opinion sur ce qu’il prévoit. Or, la guerre se prévoit : forgeons donc des armes ! La tyrannie se prévoit : acclamons donc l’homme providentiel ! Et certes il est imprudent de croire que la paix durera ou que la liberté se défendra toute seule : le risque est grand pour qui s’en remet à l’événement et laisse son jugement à la discrétion de l’histoire. Point n’est besoin d’expliquer cette lâcheté par le souci de préserver des intérêts à l’exemple du mauvais joueur qui refuse de poser sa mise avant le coup de dé. La peur de penser seul et sans secours, c’est la pire corruption de l’esprit.

Donc, pauvre République qui attend d’être victorieuse pour se défendre et qui périt à la seule vue de l’ennemi ! Sans doute a-t-elle montré trop d’inconstance ; sans doute est-elle épuisée par le jeu des partis et des politiciens. Mais la République est toujours décevante, parce qu’on la juge. Lorsqu’on juge un roi, c’est une révolution. Il faudrait juger sans détruire l’ordre. Mais c’est trop demander au peuple, dont les pensées sont musculaires.

Il y a trop de vérités contraires aux lois et aux hommes qui les font. Mais ces vérités s’opposent. Il est vrai que le régime des partis nous perd et qu’il n’est pas de démocratie sans partis, que l’Algérie est une terre française et qu’elle ne l’est pas, qu’il faut une autorité politique et que rien n’est au-dessus de la liberté. Donc tout est vrai. Tout est vrai ensemble, c’est-à-dire confusément. Et je suis perdu si dans le chaos des vérités je ne tiens pas ferme quelques principes que l’événement ne change pas. Que peuvent l’expérience et l’histoire contre la République, si je la veux par un décret souverain ? Elle n’est pas une chose dont on juge à l’usage. Elle est la décision de vivre libre dans une cité libre. Que la République soit solide en chacun de nous puisqu’elle ne tient qu’à nous, et rien ni personne ne pourra la détruire.