4. Le siècle de Frédéric (§9-16)

Cinquième et dernière partie de cette lecture suivie.

Le texte s’achève par un jugement sur le présent de Kant. Si le siècle de Frédéric II n’usurpe pas son appellation de siècle des Lumières, c’est toutefois moins parce que l’époque serait en elle-même exempte d’obscurités ou de superstitions mais parce qu’elle laisse place à l’espoir.

Le progrès technique lui-même ne saurait constituer un signe d’émancipation réelle pour l’homme (§12) puisque la majorité ressort du seul registre moral. Nous n’en serons jamais plus adulte pour avoir accru notre pouvoir sur la nature. Une voiture ne donne que par dérision la liberté : qu’en fera celui qui ne sait où aller ? Sans instruction, la puissance n’est rien. Et c’est parce que l’ordre politique, à travers le despotisme éclairé, reconnait les droits de l’esprit, en s’interdisant d’exercer son pouvoir en matière religieuse, parce que les conditions de l’instruction publique sont réunies dans la maxime énergique et double « raisonnez, mais obéissez », qu’il est permis à Kant d’espérer dans l’avenir.

Car l’histoire ne peut que préparer une émancipation qu’il ne peut appartenir qu’a l’homme de réaliser. Encore une fois, aucune institution ne pourra nous dispenser d’entreprendre une critique de nos opinions ; on n’éduque pas à l’universel, nul pédagogie n’est dépositaire d’un accès sûr, droit et mécanique, à la liberté : cela n’aurait aucun sens. On peut donc seulement en dégager l’accès, par la défense d’un espace d’instruction mutuelle préservée de la politisation des idées et de l’autorité des dogmes. L’instruction n’est donc pas un « service » public, ni le monopole d’une corporation, mais la condition du progrès historique, et par là une fonction organique de l’humanité.

Elle repose sur la nécessité de faire vivre une véritable duplicité au cœur des institutions humaines : volonté de se savoir double, c’est-à-dire incomplet et perfectible. En ce sens, la liberté d’examen suppose une idée de la maturité, de l’âge adulte, toujours à atteindre. L’esprit critique est volonté de grandir par cette dissociation de l’enfant et de l’adulte en nous, que Descartes nommait déjà philosophie.

Aussi le siècle des Lumières n’est-il pas un siècle de tolérance (§11), ce qui serait nier tout progrès et tout savoir, (« chacun son opinion » équivaut à « on ne peut rien savoir, le dialogue est inutile »), mais le siècle de la critique. Le sens critique traduit en effet une volonté de comprendre hétérogène, et irréductible au pouvoir politique, relevant d’une histoire plus large, celle de l’instruction de l’homme par l’homme et de sa lente accession à une maturité lucide. En ce sens, si nul  ne saurait se dispenser jamais d’un ordre politique quelconque, il n’y a de progrès intellectuel et moral que celui librement offert aux hommes de bonne volonté.

L’actualité de l’opuscule kantien apparait alors dans la conscience du lien profond que doit entretenir la liberté et l’ intelligence, lien fragile puisque entièrement conditionné par la préservation d’un lieu (l’espace public) ou l’intérêt naturel de la raison pour la vérité puisse trouver à s’exercer et à se satisfaire. Qu’un tel lieu nous fasse défaut aujourd’hui, ou que notre siècle doive payer son refus d’obéir par une certaine déraison publique (on ne rougit pas de parler « d’opinion publique » !), c’est ce qu’on pourrait commencer a comprendre par le contraste que suscitent les dernières lignes de Kant avec notre propre présent.